mercredi, 01 septembre 2010
Placondji, ,chevelure de mousse

La berge couleur pourpre mûrit de son beau rideau de ruban bleu.
Les veules vagues lavandes délavées vibraient de leurs eaux sales
à la senteur suave.
Les mousses blanches, belliqueuses, s’y mêlaient sans invite.
D’entre un crépuscule peu ordinaire sous la courbe inconstante des crabes dorés,
Quelque part sur la belle berge boudeuse tout de brun vêtue,
un lointain soleil point d’entre les mousses de nuage.
Ici, des coquillages en émail cossus, garnis de glaire verglaçant ;
Des écrevisses d’eau salée, saluent la candeur des flocons.
Là-bas, le long du littoral, contre la hampe du wharf colonial,
De vivantes vagues de vent se vident de leur trop plein d’horreur.
Et pourtant, la berge couleur brumeuse mirait sa somptueuse toile
moulante au ciel doux terne d’automne.
Les ébats de quelques badauds à l’eau baignant, teintent le tors raffiné
des sables fins du limon.
C’était la haute mer couleur amande, abri forteresse des faunes affolantes,
gîte gracile des flores opulentes.
Entre les mailles du chalut, luttant, quelques requins disaient leur requiem.
La méduse, moulue dans sa nébuleuse bleue-de-mer,
vole vers le calme de cet océan banal.
Les vains assauts du calypso insupportent sa coupe en courbe polie
Mais la nymphe des eaux poursuit sa route vers les coraux.
Au large de la berge couleur de laine, le calme tel un songe
souffle sa soif aux vastes vagues du levant.
D’où une famille de dauphins, sous des jets d’eau,
Donnait le spectacle final d’un ballet naval.
Le capitaine les observait impotent, juché sur le chalet de son chalutier à la
coque sombre et roussie, signant son désarroi au roi des marrais.
Et les dauphins, point larbins, savourent leur bravoure à l’embouchure
des eaux douces du Nokoué.
C’était sur la berge couleur indigo
Où le vent se vante au levant
Où les fossiles brunissent au soleil
Où les vagues mouillent les remparts de la corniche.
C’était la berge couleur bistre…
17:07 Publié dans Poème | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : mer, paysage, poeme, plage cotonou, placondji
mercredi, 21 octobre 2009
Le collier de Margouillat
Hêkandji, tôt le matin.
Dossou s’était levé plus tôt que de coutume. Cette nuit, il avait vu le visage du vieillard en songe : un regard tendre, un sourire rayonnant découvrant des gencives noires. Pourtant, le vieillard souriait rarement. Il a survécu au temps. Son front, ses joues, son nez étaient un champ de rides austères et hostiles.
Dossou se retourna sur le côté. Son épouse, Ayaba, ronflait à se luxer la poitrine. Pauvre femme ! Elle avait passé une journée exténuante. Comèton, l’épouse du vieillard s’était rendue dans son village pour les funérailles de sa petite nièce et Ayaba s’occupait depuis lors de lui. Il fallait bien reconnaître que le vieil homme était assez difficile à satisfaire. Ayaba avait dû, la veille, s’attarder à cuisiner le repas du bel oncle qui ne voulait pas goûter au plat commun. Dossou lui en était reconnaissant et la laissait se reposer. Il se leva discrètement et sortit sur la pointe des pieds.
Il se dirigea vers la case de son grand oncle, le frère à son père. Le trajet était assez court et il pouvait même s’essayer à l’emprunter les yeux fermés. Le vieillard vivait à sept cases de la sienne. Dossou renoua son pagne et déplia les manches de son bomba. La nuit discutait encore son trône au jour mais déjà, les oiseaux magnifiaient de leurs chants religieux la lueur matinale. C’était simplement un rituel et Dossou avait l’impression que plus il s’attardait à les écouter, plus la nuit perdait son énigme. Un courant d’air l’étreignit soudain. Il faisait très froid. La forte tornade de la nuit n’avait pas émoussé l’ardeur de l’harmattan. Le jeune homme se réjouit de ne rencontrer personne sur son chemin. Il éviterait ces longues salutations, ces questions indiscrètes, ces recommandations blessantes sur Fodagbo. Ah, Fodagbo ! Comment lui rester antipathique.
Un énorme margouillat traversant la cour à vive allure, lui heurta le pied gauche. Déséquilibré, l’animal se retrouva dos au sol, se débattit et reprit son chemin. Dossou s’arrêta net, porta l’index à la bouche et poussa un bref soupir.
- Eloigne-toi avec ton malheur, sale bête ! cracha t-il sur l’animal.
Il contourna l’autel du dieu Ogou et se rappela l’un des préceptes du vieillard.
« Heurter un margouillat au petit matin est un mauvais présage, mon fils ».
L’aïeul avait dit ces mots au soir de la dernière initiation, le rituel de longévité. Le pagne blanc, l’étoffe rouge noué autour de sa taille et le sang dégoulinant du coutelas. Le vieillard avait sorti un caméléon de son sac et prononcé une incantation. Il avait tiré un coutelas du tas de ferrailles posés aux pieds du dieu, tranché la tête de l’animal et coupé sa patte supérieure gauche. Le sang avait giclé et inondé le visage du fétiche.
Dossou, revenant de ses pensées, se hâta jusqu’à la porte du vieillard.
Il frappa.
Silence.
Il frappa une seconde fois.
La porte céda.
Il s’arrêta, brusque.
Il émit un cri horrible et se mit à courir dans tous les sens.
- Fodagbo ! Fodagbo !
- Quoi ? Fodagbo ? Que se passe t-il ? répliqua une voix.
- Héélou, Fodagbo ! Fodagbo ! Continuait de crier Dossou.
L’on accourut vers la case du vieillard mais le patriarche n’était pas couché, comme d’habitude, sur son lit en osier.
Lorsque arriva le chef du village, la concession était noire de monde et des commentaires fusaient de toute part.
Au loin, la sirène de la police retentissait.
Le véhicule s’immobilisa dans une nuée de poussière. L’inspecteur Eglobo sauta à terre et rabattit la portière comme une rafale de vent. C’était un homme bien soigné, très imbu de lui-même ; ce genre de type que rien ne satisfait. Ses pommettes saillantes, son front plissé laissait deviner qu’il était préoccupé en ce matin radieux.
Il se fraya un passage dans la foule, à la suite de ses éclaireurs et gagna la case de Fodagbo. Une vieille bâtisse en terre de barre coiffée de paille, qui servait à la fois de séjour et de débarras. Ce qui avait dû être un homme il y a quelques heures, n’était plus qu’un tas de moignons écartelés. La tête aux cheveux blancs reposait piteusement sur un tabouret branlant, d’où suintait une coulée écarlate. Les yeux étaient restés ouverts. La bouche mi-close laissait entrevoir les rares dents qui lui restaient.
Au milieu d’une flaque de sang, gisait le corps émacié de la victime. Ses bras retournés traînaient de part et d’autre, à une certaine distance du torse. Ils étaient aussi tranchés. Le pied gauche de la victime manquait. La masculinité de ce corps éprouvé s’offrait sans fierté à travers un sexe atrophié, tourné sur le côté, apparemment désolé d’avoir été définitivement réduit à l’inertie. Des grumeaux de sang coagulé cernaient le cou du cadavre comme d’éclatants cristaux de collier. Une odeur fétide montait, mélangée à un relent de ranci. Cette case ne restait pas souvent ouverte. A ce rendez-vous de l’horreur, le pied gauche manquait à l’appel.
L’inspecteur déjà intégré à cette atmosphère de terreur, promena lentement son regard inquisiteur le long de la pièce tout en faisant rouler le bout de sa moustache entre le pouce et l’index pour se donner meilleure contenance.
Son œil se posa sur une boursouflure rosâtre qui s’annonçait dans une pénombre derrière la jarre. Il se rapprocha méticuleusement, évitant la marre de sang et les moignons éparpillés : le pied gauche du mort était bien là, coincé dans l’angle, à côté d’une machette, non, d’une faucille à manche sanguinolente, dont la lame acérée envoyait un reflet terne malgré l’ombre.
L’inspecteur se retourna et sortit de la case, le regard impénétrable. Il pensait tout bas à ce qu’il avait toujours dit ouvertement aux malfrats et qui lui avait conféré son surnom : « ça va chauffer ».
Après avoir examiné la pièce d’un œil de lynx, l’inspecteur prit Dossou par le bras et l’entraîna hors de la case.
- C’est bien vous qui avez découvert le corps ? Demanda-t-il. Venez avec moi. Il me faut prendre votre déposition.
Promenant un regard interrogateur, l’inspecteur remarqua une jeune femme au regard fuyant, plutôt isolée de la foule. Il s’approcha d’elle, l’apostropha et lui demanda son nom.
- Je m’appelle Adjoa, répond-elle.
- Que savez-vous de la mort de ce vieil homme ?
- Moi ? fit-elle d’un air faussement surpris. Je n’en sais strictement rien.
- Comment avez-vous su que quelqu’un était mort par ici ?
- Comme tout le monde, j’ai été alertée très tôt ce matin par les hurlements de Dossou. J’habite le troisième carré et nous connaissions tous papa Fodagbo dans le village.
- Avez-vous vu ce qui lui est arrivé ?
- Je n’ai pas osé entrer. J’ai entendu dire qu’il a été mis en morceaux.
- Selon vous, qui donc peut lui en vouloir à ce point ?
- Ah !…
Elle eut un sourire énigmatique. Eglobo comprit qu’elle en savait plus. Il mit court au dialogue et prit congé d’elle dans la perspective de revenir plus tard.
***
Le repas venait d’être servi lorsque quelqu’un frappa à la porte d’Adjoa. C’était le soir et le vent sec et froid d’harmattan soufflait ses relents piquants. La jeune femme ébaucha un sourire et répondit.
- Entrez !
En voyant venir à elle l’inspecteur Eglobo, son sourire s’éteignit. Elle se rebiffa.
- Han ! laissa-t-elle échapper de surprise.
- Bonsoir, madame. Excusez mon intrusion.
Adjoa alla droit au but.
- Que voulez-vous, commissaire ?
- Je ne suis pas un commissaire. Je suis inspecteur de police. Mon nom est Eglobo.
- Que me voulez-vous ?
- Savoir ce que vous savez.
- Je vous l’ai déjà dit ce matin, monsieur l’inspecteur. Je ne sais strictement rien.
- Je ne vous accuse de rien, madame. Je sollicite seulement votre aide. Parlez-moi un peu de Fodagbo et de sa famille. Que savez-vous ou que disent les villageois de lui ?
- Je ne sais pas grand-chose. Papa Fodagbo est un grand féticheur, un guérisseur traditionnel. Il possède un vaste domaine de terre qu’il morcelle et vend de temps à autre et pour ça, il a bien souvent des démêlées avec les gens. D’aucuns l’accusent d’exercer des pouvoirs maléfiques sur ses protagonistes et leurs familles. On dit beaucoup sur lui. Voilà ce que je sais !
- Et vous-même, que pensez-vous de toute cette histoire et que dites-vous de sa mort ?
- Il ne m’appartient pas d’émettre un avis sur cette mort, monsieur l’inspecteur.
- Oui, mais… Si, comme vous le dites, tout le village parle de lui en des termes peu élogieux, ne pensez-vous pas qu’il ait pu avoir des ennemis ?
- Je n’ai jamais eu affaire à lui et je ne lui en veux nullement. Alors, pourquoi m’occuperais-je à savoir s’il a des ennemis ou non ?
- Je ne parle pas de vos rapports avec le défunt. Je cherche à savoir s’il avait eu des disputes avec quelqu’un par exemple.
- Parlant de dispute, il a eu récemment maille à partir avec Alignon, son neveu qui avait menacé de le découper en rondelles. C’est un chauffeur de taxi qui habite la même cour que le vieux Fodagbo.
- C’était à quel sujet ?
- Je n’en sais rien. J’ai seulement entendu dire que c’était à cause d’une femme. Je ne sais laquelle.
- Merci beaucoup madame. Vous m’avez apporté une aide précieuse.
En quittant Adjoa cette nuit là, l’inspecteur Eglobo s’aventura jusqu’à la maison du défunt où la chance lui fit rencontrer Alignon assis sur le pas de sa porte. Après s’être présenter à lui, il lui demanda de le suivre.
- Maintenant ? S’étonna celui-ci d’un air ahuri. A cette heure de la nuit ? Pourquoi ? Que me reprochez-vous ? Je n’ai rien fait.
- Je ne vous veux aucun mal, monsieur Alignon. C’est juste une formalité, exactement comme cela s’est passé avec Dossou ce matin.
A demi rassuré par l’air serein et le ton affable de l’inspecteur, Alignon pénétra dans sa case pour se changer, talonné de près par Baï son épouse. Comprenant que son mari s’apprêtait à suivre les policiers, elle s’affola. Tel un animal blessé, elle hurla de toutes ses forces et s’accrocha au boubou Abêdan de Alignon.
- Héélou, inspecteur ! Vous n’allez pas emmener mon mari. Pourquoi l’arrêtez-vous ? Je ne vous laisserai pas faire. Qui m’aidera à m’occuper des enfants ? Qui m’aidera à les entretenir ? Oh, c’est fini pour moi. Alignon… Alignon mon mari, je t’avais prévenu de ne point menacer ton oncle Fodagbo. Je t’avais dit que cela t’attirerait des ennuis. Et voilà !
Alignon s’avança vers le véhicule sous l’escorte des policiers. La voiture démarra, laissant derrière elle la horde des curieux attirés par les cris de Baï.
Dans son for intérieur, Alignon maudissait sa femme d’avoir fait allusion à la menace qu’il avait faite à son vieil oncle. Tout au long du trajet, il se demandait comment se laver du soupçon qui pesait sur lui. Le véhicule s’immobilisa devant le commissariat. Alignon fut conduit dans le bureau de l’inspecteur qui l’invita à s’asseoir. Tremblant de peur, celui-ci s’assit sur une fesse. L’officier de police l’invita à dire sa version des faits. Malgré sa perplexité, Alignon céda à l’ordre de son interlocuteur.
Il reconnut avoir menacé le vieux Fodagbo parce qu’il convoitait son épouse. En effet, dès qu’il avait le dos tourné, le patriarche jetait son dévolu sur Baï. Sa stratégie était de l’envoyer lui faire des courses. Il lui remettait un gros billet et lui laissait le reliquat afin de l’appâter. C’est l’acquisition d’une nouvelle pièce de tissu par Baï, après trois autres à courts intervalles qui a éveillé l’attention de Alignon. Acculée, son épouse a dû lui avouer l’origine de ses ressources financières. Il alla demander des comptes au vieillard, menaçant de le découper en rondelles, c’est vrai. « Et le cadavre du patriarche n’avait pas été ménagé » souligna l’Inspecteur Eglobo dans son analyse.
Alignon avait proféré ses menaces une semaine auparavant, au vu et au su de tout le quartier. Il apparaissait donc comme un sérieux suspect. Cependant, il avait un alibi. Alignon, est en effet un chauffeur de taxi. Et la nuit du crime, il se trouvait en ville au chevet de sa tante malade. Celle-ci a confirmé la version de son neveu. Des voisins ont également témoigné avoir aperçu le taxi de Alignon devant la maison de la tante. Toutefois, poursuivit l’Inspecteur Eglobo, « Alignon avait bien pu s’absenter en pleine nuit, au profit de la tornade, à l’insu de sa tante. Car, une heure lui suffisait pour effectuer le trajet ville village ville pour accomplir le forfait. Ce temps pourrait même être plus court, vu sa bonne connaissance des lieux et des habitudes de la victime. Soit donc la tante protégeait son neveu pour qui elle avait manifestement beaucoup d’affection, l’ayant élevé, soit la tante avait dit la vérité. »
L’Inspecteur Eglobo n’avait point été avancé par les traces de pas à la porte du vieux Fodagbo. Ces empreintes de pied l’auraient renseigné sur le poids du meurtrier ou la pointure de ses chaussures. La tornade les avait malheureusement léchées. Les traces laissées par la foule curieuse qui fourmillât sur les lieux du crime avaient brouillé le reste. Cependant, il subsistait une chance à l’officier de police pour confondre le suspect, s’il était le coupable. Il suffisait de repérer des traces conformes à celles des pneus du taxi de Alignon la nuit du crime. Il fallait donc passer les ruelles du village au peigne fin. Le témoignage d’un villageois habitant à l’extrémité nord du village renforçait les conclusions de l’homme de loi. Le témoin affirma avoir distingué un vrombissement de moteur la nuit du crime. L’inspecteur, fin limier, décida de repartir dans le village de Hêkandji le lendemain, à la recherche d’autres indices.
***
Un paysan se rendit au poste de police. Il manifesta le désir de parler avec l’inspecteur Eglobo. Occupé, ce dernier dit au brigadier de le faire attendre. Quelques minutes après, l’agent revint vers l’inspecteur qui s’emporta.
- Quoi encore, brigadier ?
- Le paysan dit que c’est urgent. Il vient du village de Hêkandji.
- Ne pouviez-vous pas le dire plus tôt ? lui reprocha l’inspecteur, avant de lui intimer l’ordre de faire entrer le visiteur.
Le paysan refusa de se rendre dans le bureau de l’inspecteur et demanda à lui parler en aparté. Eglobo sortit à sa rencontre et le mit en confiance. L’homme consentit à le suivre. Parvenus dans le bureau, l’inspecteur l’invita à se confier. Le paysan, hésitant, promena le regard dans la minuscule pièce comme s’il voulait s’assurer qu’ils étaient vraiment seuls. Rassuré, sa langue se délia.
- Je viens faire des révélations sur le vieux Fodagbo assassiné hier. Mais je ne tiens pas à ce qu’on sache que je suis venu vous parler.
L’Inspecteur Eglobo lui décerna un regard inquisiteur avant d’acquiescer du bonnet. Le paysan enchaîna :
- Il y a deux mois, j’ai rendu visite au vieux Fodagbo. J’ai été témoin d’une virulente dispute entre le vieillard et Ehizi, le fils du forgeron. Ehizi menaçait de mort le patriarche qui ricanait et s’en moquait. Le véhément jeune homme avait même précisé qu’il lui découperait la main qu’il utilisait pour apposer ses signatures. Mon arrivée impromptue, malheureusement, a coupé court à la querelle. Après le départ de Ehizi, je voulus en savoir plus sur le sujet, mais le vieux resta de marbre. C’est ce que j’avais à vous confier, chef. Je pense qu’il faut aussi orienter les recherches de ce côté, chef. Mais, je vous prie surtout de ne pas révéler que c’est moi qui vous ai mis la puce à l’oreille, hein, chef.
Quand le paysan se tut, l’Inspecteur Eglobo garda le silence un long moment, scrutant, jaugeant son interlocuteur. Celui-ci, gêné par la situation, se tortillait les doigts d’anxiété.
- Sais-tu ce qui t’attend, s’il s’avérait que tu as menti pour brouiller l’enquête ? lui demanda de but en blanc l’inspecteur, mais sur un ton calme.
Le témoin eut l’estomac noué par la question qui le rendit plus perplexe. Mais surmontant son émotion, il se mit à jurer par ses fétiches qu’il avait dit la vérité, et toute la vérité.
- Merci d’être venu, dit l’inspecteur, pour mettre fin à sa litanie. Tu signeras ta déposition et pourras disposer.
L’officier de police le confia à un agent.
La déclaration du paysan donnait une autre tournure à l’affaire. Elle décida résolument l’inspecteur à repartir dans le village. Dans un double but : arrêter le nouveau suspect et rechercher d’autres indices.
* * *
Le zémidjan qui ramenait la veuve de Fodagbo de la gare entra dans la concession pétaradant et dégageant une forte fumée. Perdue dans ses pensées, Comèton avait oublié de payer sa course et se précipita vers la case de Dossou. Mais le conducteur énervé la fit revenir sur ses pas. Comèton détacha un nœud au bout de son pagne, compta quelques pièces d’argent et paya le jeune homme qui démarra en trombe. La vieille mère s’efforçait de repousser la peur qu’elle ressentait. Le message l’ayant conviée à revenir illico à Hêkandji emplissait sa tête d’angoisse. « Probablement un caprice de Fodagbo incapable de supporter une seule nuit de solitude », pensa-t-elle. Mais le visage de Dossou qui s’était empressé d’aller à sa rencontre augmenta d’un cran son appréhension.
- Que se passe-t-il ? s’informa-t-elle d’une voix tremblante. Fodagbo est-il malade ? Où est-il ? À l’hôpital ?
Face au silence pesant de Dossou, elle s’élança vers la case de son vieil époux, mais le jeune homme l’en empêcha. D’une voix suppliante, il la pria de ne pas s’y rendre. Informée du drame, Comèton perdit son aplomb et tomba dans les pommes. On la conduisit de toute urgence dans un centre de santé. Lorsque l’inspecteur Eglobo se porta à son chevet le lendemain matin, Comèton lui fit des révélations qui mirent la police sur une nouvelle piste.
Le vieux Fodagbo avait un fils illégitime du nom de Kokou Vigbè dit Margouillat dont Comèton connaissait l’existence. Mamata, la mère de Margouillat avait eu une aventure avec le vieux Fodagbo qui lui avait d’ailleurs promis le mariage il y a une trentaine d’années. Il n’y eut jamais de mariage. Par la suite, Mamata était tombée enceinte. Lorsque toute heureuse et sûre d’enchanter son partenaire, la jeune femme était venue lui annoncer la nouvelle, celui-ci s’était mis dans un état d’hystérie inexplicable. Il avait été grossier avec Mamata, l’avait accusée de légèreté, réfutant catégoriquement la possibilité d’être le père de son enfant. Il avait poussé l’audace jusqu’à lui dire qu’il n’avait pas été le seul à avoir fricoté avec elle. Malgré l’intervention des parents de la jeune femme, Fodagbo avait rejeté en bloc cet enfant, affirmant qu’il préférait mourir sans progéniture que d’accepter un bâtard chez lui.
Fort de ces nouveaux éléments, l’inspecteur quitta Comèton, le pas léger, le front plissé d’interrogations.
Le quartier Lanmou était de ceux qui ne dormaient jamais. De part et d’autre de la longue voie pavée où la circulation était constante quelle que soit l’heure, une infinité de bars, de motels, de petits casinos, de dancings ouverts se livraient une concurrence ardue pour rafler la clientèle mal famée : anciens bandits, repris de justice, petits vendeurs de cocaïne, guitaristes désespérés, prostituées délurées au regard lubrique et aux faux airs tendres, étrange foule d’éclopés de la vie réunis dans le vice et obsédés de voyages spontanés à travers l’alcool et la drogue. Ce monde d’épaves redoutables grouillait chaque soir, bercé, plutôt secoué par des musiques d’ambiance disgracieuses et tonitruantes.
Au cœur de ce quartier noir, il y avait un coin où l’on ne devrait normalement soupçonner aucune présence vivante, tant la crasse et la puanteur étaient agressives. Une baraque branlante reculée dans une impasse sentant toutes les combinaisons possibles d’alcool et de fumée. C’était pour le passant ordinaire d’un risque incommensurable que de s’aventurer dans ce bistrot comparé volontiers à un quartier de l’enfer. Les habitants racontaient que les investigations de la police pouvaient s’étendre où elles voulaient, mais s’arrêtaient toujours à la porte de ce bar qui portait à juste titre son nom : Coin interdit. Pourtant, il suffisait d’ouvrir un rideau fait de capsules de bouteilles de boisson pour y accéder. A l’intérieur, logé dans le noir au bout du long comptoir poisseux à la suite de la rangée de tabourets, un gros homme en permanence vêtu d’un tricot noir qui faisait désormais partie de son corps, intimait à deux jeunes filles dépigmentées aux visages lardés de brûlures, des ordres apparemment indiscutables. L’aspect résolu de ce colosse avare en mots dissuadait tout client ayant des gestes déplacés, surtout à l’égard de ses deux serveuses. Il s’appelait Gbinhoun. Cependant, parmi les habitués de ce repaire flou et absolument inquiétant, il y avait un jeune homme tranquille, soigneux de sa personne, qui se faisait accueillir à bras ouverts par le colosse autant que par les serveuses. C’était un jeune nerveux qui partageait sa vie entre la prison, les commissariats, les auberges à trois sous sans eau courante et bien entendu, le Coin interdit. Ce lieu était pour lui un refuge. Son cycle de vie était tellement connu que dès qu’il mettait pied dans le bar, les filles lui demandaient à l’unisson : « qu’as-tu encore fait ? »
Personnage très désiré du coin, il offrait à boire à tous les clients et donnait des pourboires substantiels aux deux courgettes de serveuses qui le lui rendaient au centuple dans un motel des alentours à tour de rôle. Margou – comme l’appelaient affectueusement les filles du bar – était la vedette du Coin interdit. Il faisait la fierté de Gbinhoun. Ce soir-là, Margou était seulement à sa treizième bouteille de bière. Il avait dépassé les dix, le seuil où il se mettait à rire à tout propos. Mais il lui fallait les quinze pour commencer à rechercher un objet chimérique dans le corsage ou dans la minijupe des serveuses enchantées. Et il s’y attelait ferme, ne voulant rater sous aucun prétexte, le hic de sa soirée. Quatorze. Il fit à gauche et à droite une accolade à chacune des filles et avança ses mains dans l’encolure de leurs corsages. Mais son élan fut stoppé net. Les filles s’écrièrent à l’unisson : « Non, chef Margou, on a dit quinze ! » Et Margou de s’éclater d’un rire bruyant et enjoué.
Cette orgie hilare arrosée de bière fut soudain perturbée par l’irruption de Tata J., la célèbre proxénète, directrice générale des prostituées de Lanmou.
- La police ! s’écria-t-elle.
Les serveuses se ressaisirent, mais Margou ne parut pas ébranlé par cette nouvelle qui paraissait pourtant d’une importance capitale. Il avait ouvert la quinzième bouteille. Gbinhoun dans son coin noir, se remua légèrement et ce fut tout. « La police dans la rue, oui, mais ici, non !», rugit-il grassement du fond de sa tanière.
- Non, répliqua Tata J. Ce n’est pas l’inspecteur Blèo, c’est un moustachu géant qui n’empeste pas l’alcool.
Cette dernière phrase perturba l’imperturbable. Il se redressa sur son tabouret et jeta un coup d’œil à sa gauche. Sa petite fenêtre était là, bien entrouverte. Elle donnait sur un petit terrain vide et noir clôturé d’un mur bas. Il héla son ami Margou qui, lui, avait fini la dernière goutte de la dernière bouteille de bière et s’apprêtait à toucher sa prime : la recherche du cadeau imaginaire dans le corsage des serveuses.
- Attention Margou ! Il y a une situation…
Le gros rire amorcé par le don juan quelques secondes plus tôt s’estompa net. Même au fond du délire éthylique, il faisait attention aux rares remarques de Gbinhoun qui se redressa et balaya du regard le petit bar sombre.
- Je cherche un certain Margouillat, déclara la voix claire d’un homme grand dont les épaules s’encadraient dans l’ouverture de la porte.
Le silence qui suivit cette déclaration fut si lourd qu’on pouvait entendre le souffle bruyant de Gbinhoun.
- Margouillat, reprit la voix, je sais que te es là. Tu as intérêt à te rendre avant que ça ne tourne mal.
Avant qu’il ait fini sa phrase, deux agents armés s’introduisirent dans le bar et se tinrent debout, interdits, une main tenant une kalachnikov braquée vers le sol, et l’autre, une paire de menottes.
« Ah, là, pensa Guinhoun, il faut sauver sa tête. Ces flics ne sont pas des plaisantins comme Blèo qui passait de temps à autre prendre sa petite bière et dire quelques niaiseries de policier alcoolique avant de retourner sombrer dans un motel avec l’une des serveuses. Ceux-là ne jouent pas ».
- Alors, j’embarque tout le monde, conclut l’inspecteur.
Ses hommes prirent un élan résolu.
- Margou, c’est toi qu’ils cherchent. Je ne veux pas d’histoire, intervint le gros homme, le regard fixé sur la fenêtre ouverte, au cas où ça tournerait mal.
- Qui est-ce ? demanda l’inspecteur.
Le ton de sa voix n’admettait plus la moindre réplique. Les deux filles se détachèrent de l’homme qu’elles encadraient. Tous les regards se tournèrent vers Margou qui, la tête baissée, donnait l’impression de dormir.
- Prenez ce type ! ordonna Eglobo en l’indexant.
Margou leva la tête, impuissant devant trois flics et deux kalachnikov menaçantes.
Les bras menottés dans le dos, Margouillat gardait un air serein, les yeux à peine ouverts. Il balançait par moments la tête comme pour répondre favorablement à une interrogation muette. Les deux agents qui l’encadraient sur le siège arrière du véhicule ne se laissaient pas impressionner. Ils connaissaient bien ce genre d’individus, cette faculté qu’ils ont à s’adapter facilement aux circonstances ; tantôt agressifs et hors de tout contrôle, tantôt calmes et soumis.
Le moteur vrombissait encore lorsque Eglobo sauta à terre comme à son habitude, et se dirigea vers son bureau, le visage hermétique. Les deux agents échangèrent un regard puis un sourire.
« Le fauve et le margouillat ! Passionnant, ce combat ! »
Une fois dans le bureau, Eglobo fit signe aux deux agents de se retirer. Assis, les yeux mi-clos, Margouillat, encore sous l’effet de l’alcool, balançait la tête d’avant en arrière. L’inspecteur martelait le sol de sa nouvelle paire de chaussures au bout pointu, retourné vers le haut. Margouillat rompit le silence.
- Ah, inspecteur, vous êtes terrible ce soir, hein ! Je vous avais pris pour un vieux père vicieux à la recherche d’une proie douce et tendre ! Et quel bel effet, ce "Je te le jure !"
- Pardon ?
- Vos chaussures ! C’est ainsi qu’on les désigne. La classe, quoi ! … A moins que vous préfériez l’autre nom… Comment est-ce qu’on le dit déjà… Ah oui, voilà ! Laisse-moi regarder le ciel. Mais à mon avis, le premier fait plus frimeur !
- Hum ! A ton avis ! … et quel est ton avis sur le vieux Fodagbo ?
- Hooo ! Ne me parlez pas de ce rustre vieillard. Nous n’avons jamais partagé les mêmes points de vue. Je ne l’ai jamais aimé.
- Quelle ironie ! Tu continues de le détester même après sa mort !
- Fodagbo est mort !! ?? Quand ?
- Ne me dis pas que tu l’ignorais ! Le vieillard est mort il y a une dizaine de jours. Un homicide.
- Pauvre de lui, le vieux singe.
- C’est tout l’effet que ça te fait ? Au fait, où étais-tu la nuit du 08 décembre, cette nuit où il y eut une forte tornade ?
- Oh ! J’étais avec mon ami Houézé à sillonner les bars et les nénettes. Vous ne pensez quand même pas que je l’ai assassiné, le vieux ?
- Ne devrais-je pas ? Tu ne le portes pas dans ton cœur !
- Oui mais ce n’est pas une raison pour le tuer !
- Tu es en sûr ?
- Je vous le jure, inspecteur.
L’officier de police était convaincu qu’il mentait. Il le fit enfermer et sortit du commissariat. Dehors, le soir s’annonçait déjà sous une brise légère.
***
La salle de garde à vue du commissariat faisait trois mètres carrés, fermée par une lourde porte de fer. Les cliquetis d’un trousseau de clés résonnèrent dans le silence de la nuit. Une main vigoureuse tourna la clenche.
- Margouillat, appela le brigadier, devant moi !
Il le menotta, le conduisit par un couloir mal éclairé et l’introduisit dans la salle d’interrogatoire. Il le fit asseoir sur une chaise en face d’une petite table. Eglobo était debout, les bras croisés, face à la baie vitrée. Il portait une chemise à manche longue, la cravate rouge desserrée. Son veston était accroché à une autre chaise. Il se retourna, posa le pied sur le siège et fixa le regard du prisonnier.
- Alors, Margouillat, tu n’as toujours rien à dire sur la mort du vieux ?
- Je vous ai tout dit, monsieur.
- Pourtant, tu étais à Hêkandji la nuit du meurtre !
Pour la première fois, Margouillat releva la tête et fixa l’officier d’un regard méfiant.
- Vous vous trompez, inspecteur, je…
Eglobo l’empoigna fermement par le col de sa chemise et l’attira sans ménagement par-dessus la table.
- Si ! tu étais dans le village cette nuit-là et tu vas me dire ce que tu y faisais !
- Je vous jure, chef, j’ignore de quoi vous parlez ! et vous m’étouffez !
- Tu m’as dit tout à l’heure que tu étais avec ton ami Houézé la nuit du meurtre. Mais Houézé est écroué à la prison civile depuis deux semaines pour trafic de drogue, dit-il en le repoussant violemment.
Margouillat atterrit sur sa chaise qui bascula légèrement vers l’arrière. Eglobo avança vers la baie vitrée qu’il releva aux deux tiers.
- Connais-tu l’homme assis là-bas ?
La baie vitrée donnait accès au bureau de l’inspecteur. Un individu y était assis, le flanc tourné vers la fenêtre. Margouillat s’avança jusqu’à la fenêtre. Il hésita un moment, observa de nouveau la silhouette et retourna à son siège.
- C’est … C’est Dossou, répondit-il.
- Qu’est-ce qu’il est pour toi ?
- Ne me parlez surtout pas de ce lèche-botte affamé et déstabilisé. Il serait prêt à lécher le cul du vieillard. C’est un arriviste. Vous voyez un peu de quoi je veux parler, inspecteur. Dossou est un abruti mais pas aussi idiot qu’il en a l’air ! J’ai juré de le tuer il y a quelques années… le tuer, lui et son ensorceleur de Fodagbo !
Il y avait dans sa voix, de l’indignation, une haine qu’il ne se donna pas la peine d’étouffer. Il narra volontiers cette fameuse dispute qu’il avait eue avec Dossou au sujet d’une des parcelles de Fodagbo. Le vieux avait cédé un hectare de terre à Dossou qui, outre l’initiation aux rituels du culte vodun, s’adonnait à l’agriculture. Margouillat, révolté, n’avait pas hésité à lui cracher son mécontentement. Insultes, médisances, calomnies. Ils en arrivèrent aux mains et ce fut dans cette violente bagarre que Comèton accourut sur les lieux.
- Cette maudite femme, continua-t-il, s’est mise en tête depuis lors, que j’ai une dent contre toute la famille et que d’un jour à l’autre, je finirais bien par les tuer tous. C’est bien elle qui vous a parlé de moi, n’est-ce pas ?
- Je suis le seul à poser des questions ici, rectifia l’inspecteur. Tu ne m’as pas encore répondu. Que représente Dossou pour toi ?
Silence.
- Quel lien de parenté existe-t-il entre lui et toi ? reprit l’inspecteur.
- Faites-moi sortir de cet endroit et laissez-moi rentrer chez moi. Vous m’agacez avec vos histoires.
- Arrête de me prendre pour un idiot ! Cet homme, dit-il en indexant Dossou par la baie vitrée, vient d’avouer qu’il est complice de l’affaire de trafic de drogue avec ton ami Houézé. Il a affirmé que tu étais avec eux. Si tu ne veux pas avoir des ennuis, tu as intérêt à coopérer.
- Il ment, inspecteur ! Comment pourrais-je faire affaire avec quelqu’un que je déteste à ce point. Dossou est mon cousin, le fils à mon oncle.
- Ton cousin ? Comment ton cousin ?
Un silence passa, rapide et pesant.
- Comment ça se fait ? reprit-il.
- Fodagbo était mon père.
- Ah… ! Et c’est lui qui t’a donné ce nom Margouillat ?
- Non ! Mon vrai nom est Kokou Vigbè.
- Sois plus clair !
- Laissez-moi en paix, inspecteur et je n’ai rien à voir avec vos histoires de trafic de drogue !
- Pourquoi dis-tu être le fils de Fodagbo alors que tu ne portes même pas son nom ? L’as tu renié ?
- Je n’ai renié que dalle, inspecteur ! Au contraire …
- Au contraire quoi ?
Margouillat se tut.
- Ce vieux vivait presque seul. Il aurait aimé avoir un jeune homme comme toi, à qui léguer ses biens. Ton histoire ne tient pas debout.
- Qu’est-ce que vous en savez ? vociféra le suspect en se levant de son siège.
Eglobo le força à se rasseoir en appuyant sa main sur son épaule. Margouillat retrouva sa position initiale, fixant l’officier droit dans les yeux.
- … Ça te monte à la gorge hein, ça bout en toi comme une rage meurtrière !
- Si vous pouviez ressentir, inspecteur, la haine que l’on a lorsqu’on se sent renié... La rage qui vous ronge lorsque votre propre père vous traite de bâtard, d’enfant illégitime !
Saisissant l’occasion, Eglobo se leva, le buste en avant, les mains appuyées sur la table, le regard plongé dans les yeux du prisonnier. L’espace entre sa tête et celle de Margouillat n’était plus qu’une lueur blanchâtre filtrant l’amère atmosphère de la salle.
- Et ça te ronge de l’intérieur, et ça te fait mal de savoir que toutes ses terres et tout son héritage iront à son neveu Dossou.
- Oui ! Vous ne pouvez pas imaginer, inspecteur. Il refusait de me donner de l’argent, de me venir en aide. Nous nous sommes disputés plusieurs fois…
- Alors, tu as décidé de lui rendre une visite cette nuit-là, après avoir appris qu’il initiait Dossou au rituel de longévité.
Le ton de Margouillat se fit acerbe.
- Je n’avais qu’à profiter de cette forte pluie. Je me suis juste faufilé dans sa concession. La tornade était trop forte et l’orage déracinait les arbres. Qui aurait mis le nez dehors sous cette pluie battante ! Je me suis introduit dans sa case.
- Mais là, tu fus surpris…
- Le vieux connard ! toujours aussi imprévisible, aussi mystérieux. Je pensais qu’il serait endormi. Mais il ne dormait pas. Fodagbo était éveillé, debout sur sa natte en osier.
- Et cela te rendait la tâche encore plus difficile. A peine étais-tu entré qu’il t’a reconnu. Et une dispute s’éclata entre vous.
- "Tu n’as rien à faire chez moi", avait-il crié en me voyant. Mais je ne suis pas un étranger ! Je suis son fils, je suis de son sang !
- Mais lui n’était pas de cet avis, et cela ne faisait qu’en rajouter à ta rage.
- Tu n’as pas le droit, Fodagbo, lui avais-je répondu. J’ai tout appris. Tu inities ton neveu Dossou au rituel de longévité. Tu vends toutes les parcelles. Remets-moi ce qui me revient ! Je suis ton fils unique. Mais il eut le courage, avec un sang froid terrible et cette indifférence habituelle de me traiter une fois encore de bâtard. "Tu n’as jamais été mon enfant !", avait-il hurlé. " Si ! Si ! Je suis ton fils, ton enfant légitime !" avais-je rectifié. Mais mon père n’eut autre chose à dire que de m’inviter à sortir de chez lui ; de chez moi, car c’est… c’est aussi chez moi, inspecteur !
Margouillat avait les yeux rouges d’indignation et de colère. Il coulait les larmes mais riait presque pour souligner l’évidence de ce qu’il affirmait. Eglobo sentit venir le coup. Il fonça.
- Tu lui as aussitôt dit ton ras le bol mais le vieillard persistait.
- Il n’avait pas le droit de me chasser de là. « tu ne t’en tireras pas comme ça ! Tu ne peux pas me renier toute ta vie ! » avais-je martelé.
- Alors, une idée vague te parcourut la tête…
- J’ai jeté un coup d’œil à gauche. J’ignorais ce que je cherchais. Mais mes regards s’arrêtèrent sur l’arme. Une faucille. Elle était posée près de la porte. Je l’ai saisie.
- Et tu lui as tranché la tête !
- Non ! hurla Margouillat. Le bras. Je lui ai d’abord sectionné le bras. Il fallait qu’il souffrît. J’ai ensuite coupé la main du bras sectionné. Pauvre vieux ! Il tituba. Un rictus que je pris pour un sourire déformait son visage.
- Alors tu as donné le coup de grâce.
- Oui ! je lui ai tranché la tête. Comme un collier rompu, le sang perlait sur sa poitrine. Il n’a eu que ce qu’il méritait.
Margouillat ploya légèrement son buste au-dessus de la table, avant d’ajouter. Je détestais cet homme ! Je détestais ce vieux chnoque ! Je le détestais.
Eglobo le repoussa et il se rassit.
- Mais tu n’es pas sortit toute suite, ajouta l’inspecteur.
- Non. Je voulais lui compter les couilles. C’est avec ça qu’il m’a eu. Il ne ferait jamais plus d’enfant illégitime. Mais il eut une dernière chance. Il a toujours eu de la veine, le minable.
- Qu’est-ce qui s’est passé ?
- Un bruit a retentit à l’extérieur. Je suis sorti en courant. Mais c’était la tornade. Elle venait d’abattre un arbre.
Margouillat se sentit enfin soulagé, l’air indifférent à tout ce qui pouvait lui arriver désormais. Ses nerfs lâchèrent et il s’abandonna à son siège. Eglobo le prit par le bras et ils ressortirent de la salle.
Dans le hall du commissariat, Dossou était assis avec sa femme Ayaba.
- Merci, Dossou pour la coopération, dit l’officier. Il a tout avoué.
- Je suis satisfait que l’assassin de mon oncle soit arrêté. Il reposera en fin en paix.
- Brigadier, enfermez-le !
- Dites, inspecteur, lança le criminel, l’affaire de trafic de drogue, Dossou ne vous a rien avoué. N’est-ce pas ?
Eglobo sourit, l’air satisfait et retourna à son bureau.
Vigbè Kocou fut conduit à travers le couloir mal éclairé du commissariat jusqu’à sa cellule. Le long du plafond, un vieux margouillat traînait dans la pénombre du luminaire.
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Ont collaboré,
Dieudonné ADINGBOSSOU
Christelle AHOMADEGBE
Saendou AMADOU
Georges BADA
Habib DAKPOGAN
Hilaire DOVONON
Adélaïde FASSINOU
Césaire GBAGUIDI
Mathias MASSODE
Hortense MAYABA
Atelier d’écriture du polar, sous la direction de Abasse NDIONE, écrivain sénégalais
CCF de Cotonou, du 10 au 14 décembre 2007
12:05 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : polar, nouvelle policière, atelier écriture
mercredi, 21 novembre 2007
Ouidah, mon bel Amour

Ouidah (1) !
Je sens mes sens s’effondrer au son de ton nom,
Mon cœur d’idylle s’engoncer dans le souvenir
De tes yeux d’eau de mer,
De ta silhouette élevée à l’éther
telle l’élue des terres.
Je sens l'univers gagner mon cœur de tendresse
Et d’envie de vivre.
Vivre l’ébène de tes lèvres malices !
Vivre l’innocent sifflement de ta voix miel
et rose !
Admirer à longueur du jour
Le galbe de tes jambes muse!
Ecouter les délices de mes songes irréels !
Et sentir la douceur de ton corps de reine,
admirer ta silhouette si fine, si envoûtante et si fragile,
T'aimer !!!
Tant d'Hommes-Nations t'ont désirée.
Tant d'Homme-Nations t'ont maculée les entrailles
De baisers vermeils, puants et nauséeux.
Eéé tu portes encore ton éternel charme,
Les fragrances de tes senteurs florales
qui flânent le long de ta longue chevelure Atlantique.
Ouidah !
Ta nature hybride, vers moi,
tend ses mains farcies du sang de ses chaînes infâmes,
Vers toi, Ouidah, court la trotteuse de ses âmes Pardon,
le clairon de mon coeur Amour,
le cor de tes transes vodoun !
Vers toi, tonne les Satos et les Houngans
chantant la couronne de ces aubes sifflant au fond de tes eaux.
Celles de ton simple nom !
Ouidah !
[Ouidah est une ville historique du Sud Bénin, d’où sont partis de milliers esclaves vers les Amériques.]
20:45 Publié dans Poème | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ouidah ; Amour


